#1430 – FC Zlín : Ševci

Les cordonniers. Un surnom plutôt singulier dans le paysage du football, loin des aigles, des lions ou des démons habituels. Il s’explique par l’importance de l’industrie de la chaussure qui façonna Zlín. Le village de Zlín apparaît dans l’histoire en 1322, lorsque la Reine de Bohême, Élisabeth Ryksa, l’acheta et en fit don au monastère de Brno. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, avec ses 3 000 habitants, Zlín ne différait guère des autres gros village de la région. Puis, un évènement majeur se déroula en Septembre 1894 qui changea pour toujours l’histoire de Zlín : la fondation de la société de fabrication de chaussures, Bat’a.

Après un séjour à Lynn aux Etats-Unis, réputé depuis le XVIIème siècle pour son industrie de la chaussure et des tanneries, les frères et sœurs Anna, Antonín et Tomáš Baťová fondèrent à Zlín leur première usine de chaussure, sous le nom d’ « Antonín Baťa » (qui devint la société « T & A Baťa » en 1900 puis enfin Bat’a en 1931). Grace aux commandes de bottes par l’armée austro-hongroise, l’entreprise prit rapidement un essor incroyable. Dès 1910, la production annuelle atteignait 10 000 paires et l’usine comptait déjà 4 000 ouvriers. Elle intégrait également une cantine, une révolution pour l’époque, qui fut suivi par la construction des premiers logements pour les employés en 1912. L’entre-deux guerre renforça le système Bat’a (basé sur le taylorisme et le fordisme, un partage des profits et des pertes avec les ouvriers, la constitution d’une épargne). L’entreprise démontra sa flexibilité et sa résilience (face aux crises de 1922-1923 et 1929-1933) et prit le virage de l’internationale (Bat’a s’implanta dans une dizaine de pays). A la fin des années 1930, il employait 29 500 personnes en Tchécoslovaquie, produisait plus de 35 millions de paires de chaussures, soit près de 78 % de la production totale du pays, et agissait dans plus de 30 secteurs (banque, chimie …). Ce développement de l’usine poussa celui de la ville et la façonna. Entre 1921 et 1930, la population de l’actuelle agglomération passa de 14 470 à 34 348 habitants. Patron visionnaire et maire de la ville en 1923, Tomáš Bat’a s’attela à la construction d’une ville moderne en impulsant son style architectural à son usine comme aux édifices pour la municipalité (hôpital, école, logements, magasins, cinéma, infrastructures de transport). Il développa le concept de cité-jardin et la construction type reposait sur un squelette en béton armé rempli de briques. Le bâtiment le plus emblématique de cette époque est le gratte-ciel « Jednadvacítka », haut de 77,5 mètres, qui abritait alors le siège social de Bat’a. Après la Seconde Guerre mondiale, le régime communiste nationalisa l’entreprise Bata qui poursuivit son activité sous le nom Svit tandis que la famille Bat’a poursuivit le développement du groupe avec ses filiales à l’étranger. En 1980, Svit employait plus de 20 000 personnes et produisait plus de 20 millions de paires de chaussures. Mais, après l’effondrement du communisme puis d’un de ses principaux créanciers, Svit ne put faire face aux évolutions du secteur. Aujourd’hui, l’activité de chaussure perdure avec la société Vasky mais s’est fortement réduite.

Avec la vision de Tomáš Bat’a, l’emprise de Bat’a sur Zlín s’étendit aussi sur les activités culturelles et sportives. Fondé en 1919, le FC Zlín perdit son premier terrain et se tourna alors vers la société Bat’a qui lui loua un terrain pour 5 couronnes par an. Ce fut le début de la collaboration entre les deux entités qui entraîna un changement de nom pour SK Bat’a Zlín en 1924. Après la nationalisation des usines au lendemain de la guerre, et dans un pays communiste où les organisations sportives étaient liées aux grandes administrations ou entreprises, l’entreprise d’Etat Svit poursuivit la collaboration avec le club de football qui s’appela alors Svit Gottwaldov puis Svit Zlín. Evidemment, au delà de ce sponsoring, une large partie des membres comme des supporteurs provenaient des usines de chaussures.

#1429 – CA Atlanta : los Bohemios

Les bohémiens. S’il y a bien une ville qui respire, transpire le football, c’est Buenos Aires. Chaque quartier a son équipe, voire ses clubs qui le représentent fièrement. Je vous propose de découvrir l’une de ses associations, moins connues que Boca Junior, Racing ou River Plate mais qui constitue l’essence du quartier de Villa Crespo : le CA Atlanta. Leur surnom ne traduit pas la présence d’une forte communauté gitane et n’a rien à voir avec un mode de vie d’artiste ou de musicien de rue. Il raconte plutôt l’histoire d’une lutte acharnée pour la survie et la quête d’un foyer.

Le 12 octobre 1904, une bande de jeunes passionnés fonda le CA Atlanta, au domicile du marchand Elías Sanz, situé au 1119 rue Alsina, dans le quartier de Montserrat (qui se situe pas à côté de Villa Crespo). À cette époque, le football argentin commençait à peine à émerger et si votre club n’était pas soutenu par une institution scolaire ou une entreprise (dans les deux cas, qui comptait une communauté britannique favorable à la pratique de ce sport), vous étiez alors sans le sou et donc sans moyen. Pas de ballon, pas de maillot et encore moins de terrain. Le tout jeune CA Atlanta faisait parti de ces clubs offrant des conditions précaires à ses membres pour pratiquer leur sport favori. Incapables de s’offrir un terrain permanent, ses joueurs et dirigeants devaient louer des parcelles de manière temporaire, au gré de leur moyen ou des souhaits du propriétaire. Ainsi, pendant les deux premières décennies de son existence, le club fut contraint de mener une vie nomade.

L’équipe joua d’abord sur un terrain vague situé à l’angle des rues Juan Bautista Alberdi et Escalada, dans le quartier de Villa Luro, complètement à l’Ouest de la ville (quasiment à l’opposé de Montserrat). Toutefois, la pression immobilière et l’urbanisation galopante de Buenos Aires les chassèrent rapidement. Atlanta va alors régulièrement changer de terrain, entre 1904 et 1922, passant d’un quartier de la ville à l’autre. Ils s’installèrent brièvement dans la quartier de Floresta, puis migrèrent vers Parque Chacabuco (entre les rues Emilio Mitre et Tejedor, à l’emplacement actuel du parc), avant de devoir plier bagage pour Caballito. Les motifs de ces déménagements étaient toujours les mêmes : l’expiration d’un bail de location que le club n’avait pas les moyens de renouveler, des propriétaires qui vendaient les terrains pour y construire des logements, ou simplement l’incapacité financière à maintenir des clôtures et des tribunes en bois. En 1922, le club posa finalement ses valises de façon définitive dans le quartier de Villa Crespo, mettant ainsi fin à son errance. Le stade se trouvait au 470 de la rue Humboldt et fut inauguré avec un match contre River Plate. Dans les années 1950, les nouvelles réglementations de la fédération visant à renforcer la sécurité conjuguées aux problèmes structurels de son stade (il avait été fermé un certain temps en 1955) poussèrent le club à édifier un nouveau stade, sur un terrain adjacent acheté dans les années 1940. Inauguré le 5 juin 1960, le Stade Léon Kolbowski est encore le terrain de l’équipe d’Atlanta aujourd’hui.

Non seulement le club déménagea régulièrement de terrain à ses origines mais, en outre, cette instabilité géographique originelle les empêcha de s’enraciner culturellement dans un quartier. Aux yeux de la presse comme des supporteurs adverses, les joueurs d’Atlanta étaient alors des Bohemios. Et cette image ne les quitte pas. Puisque, si depuis 1922, Atlanta réside à Villa Crespo, on peut souvent entendre ses supporteurs dirent qu’Atlanta n’est pas Villa Crespo, mais Villa Crespo ne serait pas Villa Crespo sans Atlanta.