#1466 – Cowdenbeath FC : the Miners

Les mineurs. Le football écossais regorge de clubs historiques aux identités profondément forgées par l’industrie locale. Parmi eux, le Cowdenbeath Football Club, institution fondée en 1881, qui est parfois affectueusement surnommé The Blue Brazil (cf. #1085), son surnom le plus authentique et historique est The Miners. Cette appellation n’a rien d’une métaphore sportive ; elle est le reflet direct de l’histoire économique et sociale de la ville de Cowdenbeath et de l’ensemble du riche bassin houiller du Fife.

Avant la fin du XIXème siècle, la petite bourgade de Cowdenbeath et ses environs vivaient principalement de l’agriculture et de l’extraction de minerai de fer. Cependant, en creusant pour exploiter ce fer, les ouvriers mirent au jour de vastes veines de charbon peu profondes. Ces réserves de charbon appartenaient à un vaste bassin houiller, qui s’étendait à travers la partie sud de la région du Fife et constituait l’un des principaux bassins d’Écosse. La découverte de cet « or noir » bouleversa radicalement le destin de la région de Cowdenbeath. L’industrie charbonnière provoqua une explosion démographique spectaculaire. Entre 1890 et 1900, la population de la ville doubla, passant de 4 000 à 8 000 habitants (à comparer avec les 120 habitants de 1820). Avant 1850, il existait plusieurs mines autour de Cowdenbeath mais l’exploitation industrielle débuta vraiment avec l’arrivée de la Oakley Iron Company vers 1850, bénéficiant de l’ouverture de la ligne de chemin de fer Dunfermline–Thornton, via Cowdenbeath, en 1848. La Forth Iron Company racheta l’Oakley Iron Company vers 1860, puis fusionna avec la Cowdenbeath Coal Company en 1872. Enfin, en 1896, la Fife Coal Company acquit la majorité des puits autour de Cowdenbeath (qui en comptait 9), devenant par la suite la plus grande entreprise d’extraction de charbon de toute la Grande-Bretagne et le troisième plus grand employeur de l’industrie du charbon de tout le Royaume-Uni (avec près de 14 000 employés à l’aube de la Première Guerre mondiale). L’importance de Cowdenbeath pour l’industrie charbonnière était telle au tournant du XXème siècle que plusieurs institutions essentielles au secteur y furent implantées. En 1895, la ville accueillit la création de l’École des mines de Fife puis l’Association des mineurs de Fife et Kinross ouvrit ses portes le 8 octobre 1910. Les mines fermèrent dans les années 1960 à Cowdenbeath.

À la fin du XIXème siècle, les conditions de travail au fond des mines étaient extrêmement rude et dangereuses. Le football s’imposa rapidement dans ces communautés ouvrières comme un exutoire vital et peu onéreux. Cette pratique fut grandement favorisée par l’instauration de la demi-journée de repos le samedi, permettant aux hommes d’avoir le temps libre nécessaire pour jouer et assister aux matchs tout comme la journée de 8 heures que les mineurs du Fife obtinrent le 5 juin 1870. Dès sa fondation, l’histoire du club de Cowdenbeath se confondit avec la vie économique de la ville. Ses dirigeants, ses fondateurs et la quasi-totalité de ses premiers joueurs gagnaient leur vie en travaillant sous terre. L’ancrage minier du club se matérialisait également dans son environnement physique. Depuis 1917, le Cowdenbeath FC évolue dans son stade historique de Central Park. Pendant des décennies, cette enceinte sportive était directement encerclée par les voies ferrées qui transportaient le charbon extrait des multiples puits environnants. Symbole ultime de cette proximité, l’un des puits majeurs de la ville, le puits numéro 7 (Cowdenbeath No. 7 Pit), se dressait juste à côté du stade.

#1454 – Zanaco FC : the Bankers

Les banquiers. En Zambie, les principales équipes de football sont des émanations ou sont financés par les grandes entreprises du pays. Power Dynamos est supporté par la compagnie électrique Copperbelt, ZESCO United par la compagnie électrique ZESCO ou encore Nkana FC par la société minière Mopani Copper Mines. Zanaco n’échappe pas à la règle et ce lien corporatiste explique le surnom. « Zanaco » est en effet la contraction de Zambia National Commercial Bank, l’entité fondatrice et le sponsor principal de l’équipe.

En 1978, des stagiaires de la banque Zanaco souhaitaient créer une équipe de football. Leur objectif étaient de rejoindre une nouvelle ligue qui devait voir le jour et qui opposaient les équipes des différentes institutions financières résidant dans la capitale, Lusaka. La direction de la banque Zanaco partagea l’enthousiasme de ses stagiaires car cette équipe pouvait renforcer le lien social entre les collaborateurs. L’appellation The Bankers s’est imposée naturellement auprès des supporters, des adversaires et des médias pour désigner les joueurs défendant les couleurs de cette banque prestigieuse.

Fondée en 1969 par le gouvernement de la République de Zambie dans le but de structurer les besoins financiers de l’économie locale, la Zanaco a considérablement évolué au cours du dernier demi-siècle. Aujourd’hui, l’établissement est coté à la Bourse de Lusaka et se positionne comme la plus grande institution financière du pays en termes de capitalisation boursière. Surnommée la « Banque du Peuple », elle possède un ancrage territorial inégalé avec plus de 60 succursales réparties dans les 10 provinces zambiennes et compte près de 4 millions de clients. Son objectif de soutenir à la fois les particuliers, les entreprises et l’agriculture se prolonge dans le domaine social et sportif à travers le financement de son équipe de football phare.

#1447 – GFK Tikveš : Лозари

Les vignerons. Fondé en 1930, le club réside dans la ville de Kavadarci mais représente la région de Tikveš. Niché au centre de la Macédoine du Nord, le long de la vallée du Vardar, cette région constitue l’épicentre historique et économique de la viticulture macédonienne. Bénéficiant d’une rencontre climatique privilégiée entre les influences méditerranéennes clémentes et la rigueur continentale, cette plaine entourée de montagnes rassemble des conditions pédoclimatiques exceptionnelles pour la culture de la vigne.

La viticulture dans la région de Tikveš ne date pas d’hier. Les vestiges archéologiques attestent que l’art de faire du vin y était déjà pratiqué dès l’époque de la Grèce antique et de la domination romaine. Bien que la domination ottomane durant plusieurs siècles ait freiné le développement commercial du vin, la production domestique s’est perpétuée. Au XIXème siècle, et plus particulièrement avec la fondation de la célèbre cave Tikveš Winery en 1885, la région est entrée dans l’ère moderne de l’oenologie. À l’époque de la Yougoslavie, la région de Tikveš assurait à elle seule près des deux tiers de la production viticole du pays.

Aujourd’hui, Tikveš est la plus grande et la plus importante région viticole de Macédoine du Nord, rassemblant à elle seule environ 10 000 à 12 000 hectares de vignes sur les 28 000 hectares que compte le pays. A Kavadarci, sur les 18 523 ha cultivables de la municipalité, 4 246 ha sont occupés par la vigne. La région représente environ 80 % de la production globale de vin du pays, qui s’élève en moyenne à 90-100 millions de litres par an. La viticulture est donc le poumon économique de la région. 12 000 à 15 000 familles et viticulteurs indépendants vivent directement de la culture de la vigne. La région de Tikveš produit une large palette de vins rouges, blancs et rosés, s’appuyant à la fois sur des cépages autochtones (Vranec, Smederevka, Temjanika et Kratošija) et internationaux (Merlot, Cabernet Sauvignon, Syrah, Chardonnay, Sauvignon Blanc et Riesling).

Incontestablement région du vin en Maécdoine du Nord, le club a hérité du surnom de Лозари et a décoré son écusson d’une fille de vigne.

#1445 – Scunthorpe United FC : the Iron

Le Fer. Après avoir remporté la troisième place de la Coupe du Monde 2026, l’Angleterre se réveille avec la gueule de bois en apprenant la mort de l’un des ses plus grands joueurs, Kevin Keegan. Double vainqueur du ballon d’Or, l’attaquant avait participé aux grandes heures de Liverpool durant les années 1970 avant d’apporter la gloire au club allemand d’Hambourg. Mais, ce magnifique parcours débuta hors des sentiers classiques au sein de Scunthorpe United, en 4ème division.

Située dans le Lincolnshire, la cité de Scunthorpe est indissociable de l’industrie sidérurgique. Surnommée Industrial Garden Town (la ville de l’acier), son histoire, son paysage et son économie ont été forgés par plus d’un siècle et demi d’extraction de minerai de fer et de production d’acier. Modeste village agricole pendant des siècles, la ville prit son essor avec la découverte d’importants gisements de minerai de fer par l’industriel Rowland Winn en 1859. 5 ans plus tard, la première coulée de fer fut réalisée aux usines de Trent Ironworks. En 1890, l’introduction des fours Siemens-Martin permit la transition vers la production d’acier. Puis, porté par la militarisation du pays et la Première Guerre mondiale, l’industrie se consolida autours de 3 pôles à comptes des années 1910 : Appleby-Frodingham Steel Company (production massive de plaques et de profilés), Redbourn Hill Iron and Coal Company (production de billettes d’acier) et Normanby Park au Nord de la ville. Avant la découverte du minerai de fer en 1859, la zone comptait environ 1 400 habitants. En seulement 60 ans, l’afflux massif de travailleurs fit bondir la population locale à 25 000 habitants. La production totale de fonte brute en 1917 s’élevait à près de 520 000 tonnes. Durant l’entre-deux-guerres, la production des 3 usines de Scunthorpe passait de 3% à 10% de la production totale d’acier du Royaume-Uni. En 1967, les 3 usines furent réunies sous l’égide de l’entreprise d’Etat, British Steel, formant alors un complexe intégré (ie comprenant des hauts-fournaux) de 800 hectares et le plus grand site sidérurgique du pays. À son apogée, l’usine employait directement plus de 20 000 salariés. Avec le développement du complexe, Scunthorpe s’étendait en une grande ville, à l’ouest, au nord et au sud du village d’origine. Sa population dépassait les 45 000 habitants en 1941 et atteignait plus de 66 000 au début des années 1980.

#1430 – FC Zlín : Ševci

Les cordonniers. Un surnom plutôt singulier dans le paysage du football, loin des aigles, des lions ou des démons habituels. Il s’explique par l’importance de l’industrie de la chaussure qui façonna Zlín. Le village de Zlín apparaît dans l’histoire en 1322, lorsque la Reine de Bohême, Élisabeth Ryksa, l’acheta et en fit don au monastère de Brno. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, avec ses 3 000 habitants, Zlín ne différait guère des autres gros village de la région. Puis, un évènement majeur se déroula en Septembre 1894 qui changea pour toujours l’histoire de Zlín : la fondation de la société de fabrication de chaussures, Bat’a.

Après un séjour à Lynn aux Etats-Unis, réputé depuis le XVIIème siècle pour son industrie de la chaussure et des tanneries, les frères et sœurs Anna, Antonín et Tomáš Baťová fondèrent à Zlín leur première usine de chaussure, sous le nom d’ « Antonín Baťa » (qui devint la société « T & A Baťa » en 1900 puis enfin Bat’a en 1931). Grace aux commandes de bottes par l’armée austro-hongroise, l’entreprise prit rapidement un essor incroyable. Dès 1910, la production annuelle atteignait 10 000 paires et l’usine comptait déjà 4 000 ouvriers. Elle intégrait également une cantine, une révolution pour l’époque, qui fut suivi par la construction des premiers logements pour les employés en 1912. L’entre-deux guerre renforça le système Bat’a (basé sur le taylorisme et le fordisme, un partage des profits et des pertes avec les ouvriers, la constitution d’une épargne). L’entreprise démontra sa flexibilité et sa résilience (face aux crises de 1922-1923 et 1929-1933) et prit le virage de l’internationale (Bat’a s’implanta dans une dizaine de pays). A la fin des années 1930, il employait 29 500 personnes en Tchécoslovaquie, produisait plus de 35 millions de paires de chaussures, soit près de 78 % de la production totale du pays, et agissait dans plus de 30 secteurs (banque, chimie …). Ce développement de l’usine poussa celui de la ville et la façonna. Entre 1921 et 1930, la population de l’actuelle agglomération passa de 14 470 à 34 348 habitants. Patron visionnaire et maire de la ville en 1923, Tomáš Bat’a s’attela à la construction d’une ville moderne en impulsant son style architectural à son usine comme aux édifices pour la municipalité (hôpital, école, logements, magasins, cinéma, infrastructures de transport). Il développa le concept de cité-jardin et la construction type reposait sur un squelette en béton armé rempli de briques. Le bâtiment le plus emblématique de cette époque est le gratte-ciel « Jednadvacítka », haut de 77,5 mètres, qui abritait alors le siège social de Bat’a. Après la Seconde Guerre mondiale, le régime communiste nationalisa l’entreprise Bata qui poursuivit son activité sous le nom Svit tandis que la famille Bat’a poursuivit le développement du groupe avec ses filiales à l’étranger. En 1980, Svit employait plus de 20 000 personnes et produisait plus de 20 millions de paires de chaussures. Mais, après l’effondrement du communisme puis d’un de ses principaux créanciers, Svit ne put faire face aux évolutions du secteur. Aujourd’hui, l’activité de chaussure perdure avec la société Vasky mais s’est fortement réduite.

Avec la vision de Tomáš Bat’a, l’emprise de Bat’a sur Zlín s’étendit aussi sur les activités culturelles et sportives. Fondé en 1919, le FC Zlín perdit son premier terrain et se tourna alors vers la société Bat’a qui lui loua un terrain pour 5 couronnes par an. Ce fut le début de la collaboration entre les deux entités qui entraîna un changement de nom pour SK Bat’a Zlín en 1924. Après la nationalisation des usines au lendemain de la guerre, et dans un pays communiste où les organisations sportives étaient liées aux grandes administrations ou entreprises, l’entreprise d’Etat Svit poursuivit la collaboration avec le club de football qui s’appela alors Svit Gottwaldov puis Svit Zlín. Evidemment, au delà de ce sponsoring, une large partie des membres comme des supporteurs provenaient des usines de chaussures.

#1423 – FK Kolubara : Рудари

Les mineurs. Le club réside dans la ville de Lazarevac, qui est le centre névralgique du bassin houiller de Kolubara. Ce dernier est situé à environ 50 kilomètres au sud de la capitale, Belgrade, et recouvre une vaste superficie d’environ 600 kilomètres carrés. Divisée en deux parties par le fleuve Kolubara, la production se concentre autour des municipalités de Lazarevac, Lajkovac et Ub. L’exploitation du bassin est entièrement sous le contrôle de l’État serbe. L’extraction se fait à ciel ouvert. Actuellement, le charbon (essentiellement du lignite) est extrait de quatre mines actives (Champ C, Champ E, Champ Tamnava-Ouest et Champ G, ouvert plus récemment en 2017 pour remplacer des zones épuisées). Il constitue le véritable poumon économique de Lazarevac et énergétique de la Serbie. Sa production annuelle se situe généralement entre 22 et 30 millions de tonnes de lignite et représente environ 75 % de tout le lignite extrait en Serbie. Le bassin abrite des réserves estimées à plus de 2,2 milliards de tonnes, ce qui en fait l’un des plus grands gisements de lignite en Europe. La quasi-totalité du charbon extrait n’est pas destinée à l’exportation mais à la consommation interne. Il est broyé, trié et acheminé pour alimenter les grandes centrales thermiques serbes.

L’extraction du charbon dans la région de Kolubara a commencé à la fin du XIXème siècle (aux alentours de 1896). Il s’agissait alors de petites mines souterraines. L’extraction était principalement manuelle et destinée à un usage local. Dans les années 1950, au sein de la Yougoslavie communiste, le tournant industrielle s’opéra, avec l’abandon des petites mines souterraines au profit de l’exploitation à ciel ouvert, beaucoup plus adaptée et rentable. En outre, en 1956, le régime de Tito mit en service la première centrale thermique locale, Kolubara A (à Veliki Crljeni), construite spécifiquement pour transformer immédiatement le charbon extrait en électricité. Essentiel à l’indépendance énergétique du pays, l’ensemble de l’activité resta dans le giron de l’Etat à la chute du communisme. Aujourd’hui, bien que Kolubara demeure absolument vitale pour la souveraineté énergétique serbe (comme l’ont démontré les inondations de 2014), le site fait face aux enjeux climatiques. À titre d’exemple, en 2021, un projet de longue date visant à construire une nouvelle centrale thermique a été définitivement annulé pour amorcer les efforts de décarbonation du pays. C’est ainsi qu’en un peu plus d’un siècle, Kolubara est passée de quelques puits artisanaux à l’un des plus grands complexes industriels à ciel ouvert d’Europe.

#1419 – Aberdeen FC : the Sheeps

Les moutons. Encore une fois, une moquerie, voire une insulte, a été renversée pour devenir le surnom d’une équipe de football. Avec une vision simplifiée, l’Ecosse est coupé en deux. D’un côté, il existe la Central Belt, la zone très peuplée de l’Écosse du Sud qui inclut plusieurs grandes agglomérations écossaises telles qu’Ayr, Paisley, Glasgow, East Kilbride, Livingston, Kilmarnock et Édimbourg. Outre la densité de cette région, elle couvre aussi la majeure partie des zones industrielles écossaises. Et puis, il y a d’autres régions mais qui se ressemblent car la densité est plus faible et elles apparaissent plus agricoles.

Si Aberdeen est une grande ville dont l’activité pétrolière en Mer du Nord tire son économie, elle est aussi le centre névralgique d’une région rurale aux vastes prairies bien arrosées. Et l’agriculture constitue une part importante de l’économie du Nord-Est et de l’Écosse en général. En effet, la région du Nord-Est représente moins de 12 % de la superficie agricole de l’Écosse (et 14% des exploitations agricoles), mais produit plus de 20 % de sa production agricole. Le nombre d’employés dans le secteur primaire en Écosse est de 1,66% de la population active tandis que la proportion monte à près de 4,5% dans l’Aberdeenshire. Par exemple, le Nord-Est pèse pour 60 % de l’orge brassicole écossaise, 33 % des céréales, 29 % des bovins, 57% des porcs et 32 % du colza. À l’échelle nationale, l’Écosse compte environ 6,5 millions de moutons tandis que le cheptel de l’Aberdeenshire oscille historiquement autour de 500 000 moutons, qui représente 8% de la production agricole de la région en 2014. Mais, on élève aussi des vaches et des cochons en quantité importante.

Cette tradition agricole et la forte concentration de la population ovine a fourni les munitions parfaites pour le folklore sportif. En effet, la moquerie méchante et ultime des citadins (généralement les fans des clubs de Glasgow, Edinburgh et Dundee) envers les habitants des campagnes est de les traiter de ploucs (pour signifier qu’ils sont rustres voire ignares). Le terme argotique écossais équivalent de teuchters aurait pu suffire mais, le supporteur, ne faisant pas dans la poésie, a préféré rappeler aux fans d’Aberdeen que les campagnards étaient trop proches de leurs bêtes en les affublant du surnom très injurieux de Sheep shaggers (littéralement, les baiseurs de moutons).

Face à cette insulte systématique dans tous les stades du pays, les fans d’Aberdeen se sont appropriés avec humour le surnom pour en désamorcer la méchanceté. Ils ont amputé le surnom de sa partie vulgaire pour ne garder que the sheep (Les Moutons) ou the sheep army (l’armée de mouton). Ils ont alors commencé à brandir des moutons gonflables dans les tribunes et ont inventé des chants d’autodérision, dont le plus célèbre est « The Sheep are on fire » (le mouton est en feu). Selon la culture populaire locale relayée par les médias, ce fameux chant est né à la suite d’un incident burlesque lors d’un déplacement en train, où un supporter d’Aberdeen habillé dans un costume de mouton fait maison aurait accidentellement pris feu.

#1415 – General Caballero SC : el Matarife

Le boucher. Fondé le 6 septembre 1918, le club prit initialement le nom de Deportivo Meilicke, du nom de la famille des propriétaires d’une tannerie et fondateurs du club. Après avoir remporté le championnat de deuxième division en 1923 et pour sa première participation à l’élite en 1924, le club changea de nom pour General Caballero Sport Club. Cette nouvelle appellation rendait hommage à Bernardino Caballero, ancien président du Paraguay et l’un des principaux commandants de la guerre contre la Triple-Alliance (1865-1870). Dans un Paraguay qui se remettait difficilement de la guerre de la Triple-Alliance (où il perdit un tiers de son territoire et 50% de sa population) et confrontait à une forte instabilité politique, les clubs de sport se révélèrent souvent un catalyseur du patriotisme et une mode naquit de donner des noms en conséquence (Presidente Hayes #1259, 12 de Octubre FC …). Cette tradition n’était pas propre aux clubs paraguayens et se retrouve dans la plupart des pays sud-américains.

Au même moment du changement de nom, le 1er septembre 1923, l’une des plus grandes industries de transformation de viande au monde ouvrait officiellement ses portes à Zeballos Cué, la ville de résidence du club. Elle était la propriété de la multinationale Liebig’s Extract of Meat Company. En 1853, le chimiste allemand Justus von Liebig sauva la vie de la fille d’un de ses amis, avec un bouillon concentrant les principaux actifs nutritifs de la viande (l’extrait de viande). Après l’avoir développé pour les hôpitaux de Munich, von Liebig passa en mode industriel et créa en 1865 à Londres la société Liebig’s Extract of Meat Company. Cette dernière implanta sa première usine à Fray Bentos en Uruguay pour bénéficier des grands élevages bovins de la région. En 1898, Liebig’s étendit ses activités en Argentine et au Paraguay, en acquérant des terres pour l’élevage bovin. Au Paraguay, elle racheta l’Estancia Yacaré à Ñeembucú et Duarte Cué, à la frontière brésilienne. Enfin, en 1922, Liebig’s acquit l’usine de la Compagnie paraguayenne de viande et de réfrigération à Zeballos-Cué, et investit dans des agrandissements. Il s’agissait de la plus grande usine de transformation de viande des Amériques et le plus grand exportateur d’extrait de viande du Paraguay. Ses produits, comme le célèbre bœuf salé « va ka ‘io », constituèrent longtemps des aliments de base dans de nombreux foyers du pays. Ils étaient également exportés dans le monde entier, reconstruisant et stimulant ainsi développement économique du Paraguay. En 1927, les exportations de produits carnés dépassaient les exportations de produits agricoles. Vu son importance, l’usine participa aussi au développement de l’équipe de General Caballero en tant que sponsor (notamment en lui faisant don d’un terrain) et ses ouvriers constituaient une grand partie des fans du club.

#1412 – Coventry City FC : the Sky Blues

Les bleu ciel. Après un match nul 1-1 à Blackburn, la semaine dernière, Coventry City a validé son ticket pour la Premier League, 25 ans après sa dernière apparition. Pourtant, il y a moins de 10 ans, l’équipe du centre de l’Angleterre, végétait encore en 4ème division. Au sein de l’élite anglaise, Coventry sera donc la deuxième équipe a porter la couleur bleu ciel (l’autre étant Manchester City), qui demeure indissociable de son identité. Mais, le club n’a pas toujours cette teinte.

Avant les années 1960, l’identité visuelle de Coventry City était tout sauf fixe. Fondé par les employés d’une usine de bicyclettes, l’entreprise Singer, le 13 Août 1883, les joueurs portèrent différentes couleurs à leur début. Tout débuta avec un maillot probablement bleu marine jusqu’en 1887, qui laissa place, ensuite, pour seulement une saison, à une tenue rayée bleu marine et blanc. 1889 fut assez varié avec un maillot bleu ciel qui changea en cours de saison pour du rose et bleu marine. Pour la saison 1890-1891, une tenue intégralement noire marquée d’un « S » rouge fit son apparition. La saison suivante, le maillot bleu, accompagné d’un pantalon bleu marine, revint pour finalement, l’année d’après, se faire remplacer par une chemise partagée noire et rouge. Devenu officiellement Coventry City FC en 1898, le club connut de nombreuses expérimentations vestimentaires qui marièrent sous différente forme du blanc, du bleu ciel ou du bleu marine. De 1922 à 1924, pour tenter de raviver la flamme après des résultats catastrophiques, l’équipe adopta le rouge et le vert, les couleurs de la ville de Coventry. Enfin, pendant la majeure partie des années de 1924 à 1959, Coventry s’en tint à des maillots plus traditionnels à moitiés ou à rayures bleues rois et blanches. Juste au début des années 60, l’équipe jouait même dans un kit entièrement blanc.

Puis, en 1961, le changement définitif pour le bleu ciel a un nom : Jimmy Hill. Nommé manager de Coventry City en novembre 1961, Jimmy Hill (qui deviendra plus tard une figure légendaire de la télévision anglaise) trouva un club moribond, embourbé dans la 3ème division anglaise, en manque cruel d’ambition et qui venait de se faire éliminer de la FA Cup à domicile par Kings Lynn, une équipe amateure. Le génie de Hill fut de comprendre qu’il ne suffisait pas d’un simple changement tactique sur le terrain pour donner de nouvelles bases solides au club. Il fallait aussi transformer son image. Il lança alors ce qui restera dans l’histoire sous le nom de Sky Blue Revolution (la Révolution Bleu Ciel).

Il commença par changer la tenue des joueurs pour un maillot, un short et des chaussettes d’une seule couleur (bleu ciel), une innovation pour l’époque. Hill ne choisit pas cette couleur par hasard : le bleu ciel fit souvent partie du maillot du club depuis sa création. On peut aussi supposer que son idée était de rappeler aux joueurs comme aux supporteurs que « The sky is the limit » (Le ciel est notre seule limite). En outre, avant que la ville ne devienne le centre de la construction automobile anglaise, Coventry fut un centre majeur de l’industrie textile au XVIème siècle, célèbre pour son tissu teintée bleu ciel appelée « Coventry Blue » (qui donna naissance à l’expression « As true as Coventry Blue« , signifiant loyal et inaltérable). Le nouveau maillot fut inauguré lors de la victoire 2-0 contre Notts County à Highfield Road, en 1962, devant 22 832 supporters. Le lendemain, le Coventry Evening Telegraph surnomma l’équipe les Sky Blues, ce qui ne déplut pas à Hill qui trouvait l’ancien surnom, the Bantams (cf. #660), peu inspirant.

Jimmy Hill imposa un relooking total et déclina la nouvelle couleur dans tous les aspects du club. Il réécrit personnellement les paroles du célèbre chant traditionnel « Eton Boating Song » pour créer l’hymne du club sous le nom « Sky Blue Song » (Play up Sky Blues). Il fit affréter spécialement des trains baptisés « Sky Blue Express » pour transporter les supporteurs lors des matchs à l’extérieur. Une radio du club fut lancée sous le nom Sky Blue Radio, la première du genre dans le pays, qui offrait aux supporters des informations et des divertissements avant et après les matchs. L’impact de la décision de Jimmy Hill fut instantané et retentissant. Porté par cette nouvelle énergie visuelle et cette ferveur incroyable, Coventry City enchaîna les succès sportifs, grimpant les échelons jusqu’à atteindre la prestigieuse Première Division en 1967.

Cette révolution identitaire s’inscrivit dans un mouvement plus large. En avance sur leur époque, quelques managers de clubs anglais comprirent l’importance de forger, d’ancrer l’identité de leurs clubs et les firent sombrer dans le marketing bien avant les clubs continentaux. La même année que Coventry, Leeds opta pour sa tenue intégralement blanche (cf. #248). Deux ans auparavant, Watford opéra un virage à 180 degrés pour se forger une nouvelle identité agressive, abandonnant le bleu et le blanc que l’équipe portait depuis plus de 60 ans au profit du noir et or (cf. #460).

#1408 – AD Ceuta FC : los Caballas

Les maquereaux. L’Afrique a bien son représentant en Europe, au delà de ses joueurs qui sont nombreux à fouler le sol des championnats européens. Si on regarde à l’Est, plusieurs clubs situés géographiquement en Asie évoluent déjà en Europe (à l’instar des nombreux clubs turcs tels que Fenerbahçe ou Trabzonspor ou des kazakhs du Kaïrat Almaty). Pour l’Afrique, il faut se pencher du côté de la seconde division espagnole où joue le club de la Ceuta, l’une des enclaves espagnoles, avec Melilla, localisées sur le sol africain.

La cité de La Ceuta possède une position stratégique à l’entrée du détroit de Gibraltar, passage obligé entre l’Océan Atlantique et la Mer Méditerranée. Ouverte vers la mer, la baie de Ceuta est naturellement abritée des vents dominants (le Levante et le Poniente) qui peuvent être très violents dans le Détroit et sa profondeur permet d’accueillir des navires à fort tirant d’eau. Pourtant, jusqu’au XIXème siècle, ses côtes n’abritaient que de modestes installations portuaires destinées avant tout à la marine militaire. La Guerre hispano-marocaine (1859-1860) mit en évidence la nécessité de renforcer le dispositif naval de la ville aussi bien pour l’armée que de développer le commerce qui s’annonçait florissant à l’ouverture probable du Canal de Suez. La construction de port débuta lentement dans les années qui suivirent et s’accéléra après la visite du Roi Alphonse XIII au début du XXème siècle. Aujourd’hui, le port a franchi la barre des 2 millions de passagers annuels, confirmant son rôle clé dans le détroit de Gibraltar, tandis que le trafic de marchandises s’élève à 1 068 092 tonnes (-2,2 %) à fin Novembre 2024.

Située au carrefour de l’Atlantique et de la Méditerranée, La Ceuta bénéficie de courants marins exceptionnels qui favorisent la présence de bancs de poissons migrateurs. À la fin du XIXème siècle et au début du XXème, la pêche constituait l’un des moteurs économiques de la ville, en particulier celle du maquereau (Scomber scombrus) qui trouva dans les eaux de La Ceuta un habitat de prédilection. La pêche du maquereau se pratiquait traditionnellement, entre autres, par la méthode de la madrague (almadraba, filet de pêche fixe). En 1899, les archives rapportent qu’en seulement deux jours de pêche, les marins remontèrent dans leurs filets plus de 60 000 maquereaux. Cette abondance permit également le développement d’une industrie florissante de la salaison et de la conserverie ainsi que de fabrication des madragues. Le maquereau était si présent dans la vie quotidienne qu’une anecdote historique rapporte que même les veilleurs de nuit (serenos) de 1895 utilisaient le mot dans leurs cris rituels : « Ave María Purísima, y caballa, por la Virgen de África » (Ave Maria très pure, et maquereau, pour la Vierge d’Afrique – la vierge d’Afrique étant La Ceuta). En outre, l’association entre la cité et le poisson devint si forte que, selon José Luis Gómez Barceló, historien, chroniqueur officiel de la ville et archiviste diocésain, le terme caballa désignait aussi au XIXème siècle la flotte de pêche de La Ceuta et, plus précisément, ses membres. En effet, les marins du Détroit, en voyant arriver les embarcations de La Ceuta avaient l’habitude de dire « Ahí vienen los caballas » (voilà les maquereaux).

En 2019, l’Académie Royale Espagnole (RAE) intégra au dictionnaire cette façon populaire et affectueuse de décrire les habitants de Ceuta comme leur gentilé.