#1413 – Fortaleza FC : los Amix

Les potes (en version réseaux sociaux). A Bogota, le club de Fortaleza s’épanouit à la fin des années 2000, l’équipe amateur apparaissant en 2007. Puis, en 2010, sous l’impulsion d’un groupe d’investisseurs, mené par Ricardo Pérez, ancien joueur des Millonarios, le club reprit la licence professionnelle d’Atlético Juventud (basée à Girardot) et s’installa en deuxième division colombienne. Seulement, dans un football colombien monopolisé par les grands clubs historiques (Atlético Nacional, Millonarios, América Cali, Junior de Barranquilla, Deportivo Cali et Independiente Santa Fe qui cumulent 80 titres, soit 80% des championnats) et en particulier dans la capitale (avec Millonarios et Santa Fe, 26 fois champions du pays, soit un quart des championnats), se faire une place est un chemin de croix.

Mais, Fortaleza y parvient à la fois sur le plan sportif, avec un projet de formation d’envergure, et en termes de marketing, avec une communication efficace. En 2015, le club noua un partenariat avec le CEIF (Centre Intégral de Formation de Football), qui était un programme de formation et d’éducation né à Bogota en 2007. Alors que la plupart des clubs appliquaient les mêmes méthodes d’entrainement à tous les joueurs, Fortaleza fut un pionnier dans l’individualisation de la formation, basée sur une approche scientifique, ie que les entrainements étaient adaptés à chaque jeune en fonction de son profil, de son poste et de son développement cognitif. L’initiative à porter ses fruits avec de nombreux jeunes formés et évoluant aujourd’hui en professionnel ou en sélection nationale.

Du côté de la communication, il fallait aussi se démarquer du ton formel et institutionnel classique des grands clubs de football et créer un sentiment de proximité pour s’attirer les faveurs de nouveaux fans. Santiago Montejo, directeur de la communication, avec ses célèbres longues dreadlocks, prit alors le parti d’adopter un ton humoristique et une identité visuelle moderne. Bien que les grands clubs possèdent une communauté plus importante, les comptes du clubs sur les réseaux sociaux (en particulier X) sont un exemple de réussite qui inspirent de nombreux clubs de football. Ils sont devenus des gigantesques fabriques à mèmes, d’humour et d’autodérision. En 2021, pour célébrer le recrutement du défenseur Pedro Franco, Fortaleza publia sur X une vidéo de présentation de l’ancien défenseur des Millonarios, singeant celle du QSG annonçant l’arrivée de Lionel Messi. La portée de la publication attint le compte en espagnol du club français, qui interagit avec Fortaleza, comme l’avait fait auparavant Tottenham et Everton ainsi que Boca Juniors. Santiago Montejo dessina également un maillot au design basé sur des émoticônes qui se vendit sur le continent sud américain comme en Europe. Une sacrée performance pour un petit club colombien.

Cette communication décalée se manifeste par des vidéos sarcastiques mais également par un ton familier. Au lieu d’appeler ses supporters classiquement « les fans » ou « los hinchas » (supporteurs), le compte officiel du club s’adresse à eux en les appelant Amix (les messages commencent toujours par Hola amix… (Salut les potes)). Amix est une déformation du mot amigos ou amigas (amis/amies). Dans un premier temps, dans l’argot Internet hispanophone, les termes amigos et amigas furent remplacés par amiguis (une façon mignonne et familière de dire amis). Puis, avec l’avènement des réseaux sociaux et du langage inclusif chez les jeunes générations, le « x » a été ajouté à la fin pour neutraliser le genre et donner un côté « cool » et digital au mot. Finalement, à force d’appeler tout le monde amix sur les réseaux sociaux de façon si attachante et drôle, la communauté du football, les journalistes sportifs, et même les supporters des équipes adverses ont fini par appeler l’équipe de Fortaleza elle-même los Amix.

#1412 – Coventry City FC : the Sky Blues

Les bleu ciel. Après un match nul 1-1 à Blackburn, la semaine dernière, Coventry City a validé son ticket pour la Premier League, 25 ans après sa dernière apparition. Pourtant, il y a moins de 10 ans, l’équipe du centre de l’Angleterre, végétait encore en 4ème division. Au sein de l’élite anglaise, Coventry sera donc la deuxième équipe a porter la couleur bleu ciel (l’autre étant Manchester City), qui demeure indissociable de son identité. Mais, le club n’a pas toujours cette teinte.

Avant les années 1960, l’identité visuelle de Coventry City était tout sauf fixe. Fondé par les employés d’une usine de bicyclettes, l’entreprise Singer, le 13 Août 1883, les joueurs portèrent différentes couleurs à leur début. Tout débuta avec un maillot probablement bleu marine jusqu’en 1887, qui laissa place, ensuite, pour seulement une saison, à une tenue rayée bleu marine et blanc. 1889 fut assez varié avec un maillot bleu ciel qui changea en cours de saison pour du rose et bleu marine. Pour la saison 1890-1891, une tenue intégralement noire marquée d’un « S » rouge fit son apparition. La saison suivante, le maillot bleu, accompagné d’un pantalon bleu marine, revint pour finalement, l’année d’après, se faire remplacer par une chemise partagée noire et rouge. Devenu officiellement Coventry City FC en 1898, le club connut de nombreuses expérimentations vestimentaires qui marièrent sous différente forme du blanc, du bleu ciel ou du bleu marine. De 1922 à 1924, pour tenter de raviver la flamme après des résultats catastrophiques, l’équipe adopta le rouge et le vert, les couleurs de la ville de Coventry. Enfin, pendant la majeure partie des années de 1924 à 1959, Coventry s’en tint à des maillots plus traditionnels à moitiés ou à rayures bleues rois et blanches. Juste au début des années 60, l’équipe jouait même dans un kit entièrement blanc.

Puis, en 1961, le changement définitif pour le bleu ciel a un nom : Jimmy Hill. Nommé manager de Coventry City en novembre 1961, Jimmy Hill (qui deviendra plus tard une figure légendaire de la télévision anglaise) trouva un club moribond, embourbé dans la 3ème division anglaise, en manque cruel d’ambition et qui venait de se faire éliminer de la FA Cup à domicile par Kings Lynn, une équipe amateure. Le génie de Hill fut de comprendre qu’il ne suffisait pas d’un simple changement tactique sur le terrain pour donner de nouvelles bases solides au club. Il fallait aussi transformer son image. Il lança alors ce qui restera dans l’histoire sous le nom de Sky Blue Revolution (la Révolution Bleu Ciel).

Il commença par changer la tenue des joueurs pour un maillot, un short et des chaussettes d’une seule couleur (bleu ciel), une innovation pour l’époque. Hill ne choisit pas cette couleur par hasard : le bleu ciel fit souvent partie du maillot du club depuis sa création. On peut aussi supposer que son idée était de rappeler aux joueurs comme aux supporteurs que « The sky is the limit » (Le ciel est notre seule limite). En outre, avant que la ville ne devienne le centre de la construction automobile anglaise, Coventry fut un centre majeur de l’industrie textile au XVIème siècle, célèbre pour son tissu teintée bleu ciel appelée « Coventry Blue » (qui donna naissance à l’expression « As true as Coventry Blue« , signifiant loyal et inaltérable). Le nouveau maillot fut inauguré lors de la victoire 2-0 contre Notts County à Highfield Road, en 1962, devant 22 832 supporters. Le lendemain, le Coventry Evening Telegraph surnomma l’équipe les Sky Blues, ce qui ne déplut pas à Hill qui trouvait l’ancien surnom, the Bantams (cf. #660), peu inspirant.

Jimmy Hill imposa un relooking total et déclina la nouvelle couleur dans tous les aspects du club. Il réécrit personnellement les paroles du célèbre chant traditionnel « Eton Boating Song » pour créer l’hymne du club sous le nom « Sky Blue Song » (Play up Sky Blues). Il fit affréter spécialement des trains baptisés « Sky Blue Express » pour transporter les supporteurs lors des matchs à l’extérieur. Une radio du club fut lancée sous le nom Sky Blue Radio, la première du genre dans le pays, qui offrait aux supporters des informations et des divertissements avant et après les matchs. L’impact de la décision de Jimmy Hill fut instantané et retentissant. Porté par cette nouvelle énergie visuelle et cette ferveur incroyable, Coventry City enchaîna les succès sportifs, grimpant les échelons jusqu’à atteindre la prestigieuse Première Division en 1967.

Cette révolution identitaire s’inscrivit dans un mouvement plus large. En avance sur leur époque, quelques managers de clubs anglais comprirent l’importance de forger, d’ancrer l’identité de leurs clubs et les firent sombrer dans le marketing bien avant les clubs continentaux. La même année que Coventry, Leeds opta pour sa tenue intégralement blanche (cf. #248). Deux ans auparavant, Watford opéra un virage à 180 degrés pour se forger une nouvelle identité agressive, abandonnant le bleu et le blanc que l’équipe portait depuis plus de 60 ans au profit du noir et or (cf. #460).

#1411 – Brusque FC : Marreco

Le canard. Dans l’univers du football brésilien, les mascottes et les surnoms de clubs font souvent appel à des animaux féroces ou à des symboles de puissance : des lions (Fortaleza #871, Avaí #696, Remo #469, Recife #417, Mirassol #1384, EC Vitória #270, Villa Nova AC, Atlético Catalano), des tigres (Vila Nova FC #1183, Criciúma EC, Ipatinga FC), des aigles (Tuna Luso Brasileira), des loups (Paysandu #441, Guaratinguetá)… Et puis, il y a le Brusque Futebol Clube, une équipe de l’État de Santa Catarina, fièrement surnommée o marreco (le canard). Mais comment un club de football professionnel en est-il venu à adopter un canard comme symbole qui pourrait le laisser paraître pour une proie ? Pour le comprendre, il faut s’éloigner des terrains de jeu et plonger dans l’histoire migratoire et gastronomique du sud du Brésil.

À Brusque, le canard est une véritable institution car un plat traditionnel allemand est devenu la recette signature de la région brésilienne : le marreco com repolho roxo (canard au chou rouge) ou marreco recheado (canard farci). D’ailleurs, depuis 1986, la ville célèbre chaque année en Octobre le canard lors d’un festival nommé « Fenarreco » (la Fête Nationale du Marreco). Inspirée de la célèbre Oktoberfest de la ville voisine de Blumenau, ces fêtes mettent en avant l’héritage germanique de la région à travers la musique, la bière et la gastronomie. Cette influence provient de la vague d’immigration allemande du XIXème siècle au Brésil. Dans les années 1820 à 1860, le gouvernement impérial brésilien (sous Dom Pedro I, puis Dom Pedro II) encouragea activement l’immigration européenne, et particulièrement germanique, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’objectif était de peupler les régions méridionales du Brésil (Santa Catarina, Rio Grande do Sul, Paraná) qui étaient immenses et proches de frontières disputées avec l’Argentine et l’Uruguay. Une présence démographique forte permettait de garantir la souveraineté brésilienne sur ces terres. Par ailleurs, contrairement au nord et au sud-est du pays, dominés par d’immenses plantations (sucre, café) reposant massivement sur l’esclavage, le gouvernement souhaitait créer dans le sud un modèle économique différent et moderne, basé sur de petites et moyennes propriétés agricoles exploitées par des travailleurs libres. De l’autre côté, le Saint Empire connut un mouvement d’exode de sa population. Dans les campagnes, l’explosition démographique et les traditions moyenâgeuses (les terres revenaient à l’ainé et les autres enfants n’obtenaient rien) entrainèrent une certaine misère rurale, accentués par des famines en raison de mauvaises récoltes. En outre, l’échec des révolutions de 1848 et les répressions qui s’en suivirent poussèrent les intellectuels et libéraux des villes à s’exiler également.

Dans ce contexte, le 4 août 1860, un groupe de 55 colons allemands (provenant principalement de Rhénanie-Palatinat, du Grand-Duché de Bade et de Prusse) menés par le Baron von Schneeburg fondèrent une colonie qui allait devenir Brusque. Ils y apportèrent leur langue, leur rigueur, leur architecture, mais aussi leurs traditions culinaires. En effet, dans les régions d’Allemagne, le canard rôti (gebratene ente) ou l’oie rôti (martinsgans ou weihnachtsgans) étaient des plats traditionnels pour les fêtes (comme Noël et la Saint-Martin), souvent servis avec du chou rouge et des pommes de terre. Mais, au Brésil, les immigrants ne trouvèrent pas d’oie ou de canard qu’ils connaissaient et les remplacèrent par un volatile locale, le canard de Pékin (canard blanc au bec jaune).