Surnommés les Samba Linguère, les joueurs de l’ASC La Linguère représente la ville de Saint Louis, cité tricentenaire. Il ne s’agit pas d’un simple pseudonyme sportif. Ils incarnent un héritage séculaire, celui d’un idéal sociétal profondément ancré dans la culture wolof et sénégalaise.
Tout d’abord, pourquoi s’appeler la Linguère alors que la ville se nomme Saint Louis ? En 1969, Lamine Diack (Ministre du Sport du Président Léopold Senghor) fit voter une loi instituant le regroupement des petits clubs pour créer de nouvelles places fortes sportives en mesure de s’imposer sur le plan continental. À Saint-Louis, deux équipes rivales et historiques, l’Espoir de Saint-Louis et la Saint-Louisienne, s’unissaient en septembre 1969 pour former une seule grande entité. Lors du congrès constitutif organisé le 14 septembre 1969, la commission paritaire chargée de la fusion avait initialement proposé de nommer le nouveau club « Renaissance ». Mais, l’un des membres, Seydina Oumar Sy, proposa en dernière minute « La Linguère » et cette idée l’emporta. Les archives relatent que ce choix fut si tardif que le ministre de la Culture de l’époque, Amadou Mahtar Mbow, n’en eut pas connaissance et fit son discours officiel devant le congrès constitutif en utilisant le nom de « Renaissance » et non de « La Liguière ».
Quant aux raisons exactes qui ont poussé Seydina Oumar Sy à proposer ce nom, les sources manquent pour établir une vérité. Toutefois, nous pouvons logiquement déduire que le choix du terme « Linguère » résonnait en parfaite adéquation avec l’identité de Saint-Louis. Dans l’organisation sociale des anciens royaumes wolofs et sérères, la Linguère désignait une femme de sang royal, souvent la mère ou la sœur du souverain en place. Elle était une figure de pouvoir intellectuel et politique, incarnant la grâce, la noblesse et l’honneur. Ainsi, ancienne capitale du Sénégal, ville de raffinement et de fierté, Saint-Louis se devait d’avoir un club au nom majestueux. Là où « Renaissance » sonnait de manière générique, « La Linguère » ancrait immédiatement la nouvelle équipe dans le patrimoine royal et culturel de la région.
Le surnom a naturellement découlé du nom du club. Le terme « Samba Linguère » est la fusion de deux concepts fondamentaux. D’une part, la « Linguère » était cette figure féminine royale, représentant la noblesse et l’honneur. D’autre part, Samba est un prénom masculin traditionnel, souvent utilisé dans la littérature et les contes populaires pour désigner le jeune homme, à la fois intrépide et loyal. L’association des deux mots désigne ainsi le fils de la noblesse, l’aristocrate accompli. Sociologiquement, le Samba Linguère est l’équivalent du preux chevalier dans la culture européenne ou du samouraï au Japon. Il est un homme de parole, élégant dans son port et dans ses actes, d’une bravoure à toute épreuve, prêt à se sacrifier pour défendre les siens et son honneur et d’une grande générosité. Dans le roman « Karim » (publié en 1935) de l’écrivain sénégalais Ousmane Socé Diop, le héros tente de se comporter en « vrai samba-linguère », ce qui le pousse à s’endetter et à se ruiner pour séduire la jeune Marième à coups de dépenses fastueuses. Ce même écrivain consacra une œuvre spécifique à cet archétype, intitulée « Tanor, le dernier Samba-Linguère ».
Aujourd’hui, avec la modernisation de la société, le terme s’est adapté. Dans son sens noble, il désigne simplement un homme qui connaît son devoir moral et le remplit en toute circonstance avec dignité et panache. Mais, dans un sens plus mondain (et parfois critique), l’expression est employée pour décrire un homme qui fait étalage de sa générosité de façon presque démagogique. C’est celui qui distribue allègrement des présents ou des billets de banque lors des cérémonies ou des xawaare (soirées mondaines) simplement pour tenir son rang, impressionner la galerie ou flatter son amour-propre. Transposé au football, exiger d’un joueur qu’il soit un « Samba Linguère », c’est lui demander de se battre sur le terrain avec un courage indomptable, tout en conservant une dignité et une droiture irréprochables dans le jeu.
